Elle m’a dit merci

Le week-en dernier je suis allée à Shanghaï pour partager de bons moments avec des collègues venus de France et d’Espagne. Nous avons réservés des chambres dans un hôtel à 10 minutes de la gare centrale.

Pour nous rendre à cet hôtel, nous devions traverser un axe rapide en empruntant un passage piéton suspendu. C’est là que je l’ai vue pour la première fois. Elle portait des vêtements sombres et un foulard grisâtre, qui avait peut-être été noir un jour. Son corps était complèment recouvert de vieux vêtements couleur nuit. Installée à même le sol, prosternée, la tête basse, elle ressemblait à une pauvre chose jetée parterre… moins qu’un chien couché dans la poussière. Devant elle, un gobelet tout aussi pauvre. Elle ne disait rien. Elle était là, femme sans visage, attendant qu’une pièce, ou peut-être plus, lui vienne d’en haut.

Quelle vision… Mes pensées se bousculaient. Ce n’était pas la première fois que j’étais témoins d’une telle scène. Que faire devant tant misère? Je la regardais en priant. Nous passâmes.

Le lendemain, elle était toujours là. Les yeux rivés vers le sol. Je la regardai. Nous passâmes.

Le dernier jour, je devais me rendre seule à la gare. J’étais toute frâiche : maquillée, parfumée, pouponnée. « Quel est l’intérêt d’en faire autant pour simplement aller prendre le train? » avais-je pensé, amusée par tant de coquetterie.

Je la revis encore au même endroit. J’étais seule, elle était seule. Nous étions seules, sur le passage piéton suspendu, au dessus de cet axe routier immense, au dessus de la vie pressée de Shanghaï.

J’ai résolu en mon coeur de lui donner trois yuans. J’ai cherché ma jetonnière dans mon sac à main. La pochette s’était cachée dans un coin du sac. J’ai fouillé pendant ce qui m’a semblé être une éternité. En même temps, j’observais cette femme ; elle, regardait le sol. Elle ne bougeait pas, pas même d’un cil. Savait-elle que j’étais là, à quelques mètres?

Enfin, j’ai trouvé le porte-pièces. J’ai pris trois pièces dans ma main, et je l’ai rangé. Je suis allée d’un pas mesuré vers cette femme. Je la fixais. Elle fixait toujours le sol.  Je me suis penchée vers elle ; j’ai avancé ma main jusque dans son gobelet. Mes yeux cherchait son visage. Ses yeux regardaient parterre.

J’ai lâché les pièces. Subitement, tout m’est revenu, le parfum, la manicure soignée, la grosse bague noire en forme de rose, la peau chocolat au lait… C’était tout ce
que cette femme connaîtrait de moi… Et moi, ce foulard gris, et cette rebelle mèche châtin qui dépassait à peine.

bague

Je me suis redressée et je suis partie. Est-ce que c’était tout? Est-ce qu’elle ne voudrait pas voir plus que cette main? Et moi, ne verrais-je rien d’autre d’elle qu’une pauvre femme prosternée aux vêtements sombres?

Je me suis retournée. En même temps, elle a tourné vers moi son visage. Nos regards se sont croisés, et nous nous sommes souri. Magie d’une rencontre !

J’avais souri la première. Je ne saurais décrire précisément ce que j’ai ressenti.  J’étais heureuse de voir le visage, les yeux, et le sourire de cette femme. C’était un moment fort, il n’a duré que quelques secondes. J’ai continué mon chemin, le sourire aux lèvres.

Alors que je descendais les escaliers pour quitter la passerelle, j’ai cru entendre crié. Je me suis arrêtée et retournée. C’était cette femme, elle s’était redressée. Elle me fixait et criait « Merci ! Merci! » Je lui souris en retour et lui fis un signe de main avant de reprendre mon chemin.

J’étais moi aussi enchantée par la magie de ce moment, et emplie d’une divine reconnaissance. Je quittai Shanghaï le coeur plein.


La pauvreté défigure et déshumanise. Par l’amour, dans un regard bienveillant, un sourire, un don, nous avons le pouvoir de rendre aux hommes leur humanité, de transmettre comme un souflle de vie.

Alors même qu’ils se ressourcent dans notre amour, nous sommes fortifiés par le leur

cultivons-lamour

Ce n’est pas pour les trois pièces qu’elle m’a dit merci…


J’espère que cette anecdote vous a plu

Marine

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s